« Carnet de voyage »

205341622.jpgPremier jour, l’altitude en avion qui est affichée par un écran dans l’avion vous indique que vous vous trouvez à 10900 mètres au dessus du sol. L’impression de vertige n’existe pas, on se laisse propulser comme dans une fusée, en attendant l’orage (j ai peur en avion, une peur entretenue, travaillée pas tout de suite vécue). L’Iran apparaît sous la double vitre de l’avion, premiers villages illuminés, points oranges des lampadaires, brouillard, traces de pluie. Il est deux heures du matin, deux ou trois touristes étrangers dans un avion de 100 iraniens en transit, quelques afghans. Voilà quatre ans et demi que je ne suis pas retourné en Iran et le pays tombe dans un gouffre de récession économique sans précédent. Il fait moins un degré, c est l’hiver glacial. Téhéran est entouré de montagnes blanches enneigées, on se croirait au pied d’une station de ski, et on est loin du cliché capitale du Moyen orient désertique avec des dromadaires en comité d’accueil.

Deuxième jour. Je n’avais jamais vu des roses offertes à la neige, elles sont comme les téhéranais un peu abattues par ce grand froid imprévu mais certainement jamais anéanties.

Troisième jour, quatrième jour et cinquième jour.
Départ en voiture vers le nord est de l’Iran, vers la montagne la deuxième plus haute de l’Iran nommée Alamkouh, en faisant halte sur la côté de la Mer Caspienne. Celle-ci apparaît après près de quatre heures de route, beaucoup de camions. A la sortie de Téhéran, je remarque un nombre imposant de drapeaux iraniens flottant a tous les abords des autoroutes. Nous nous arrêtons voir le grand barrage du nord, deux niveaux apparaissent. Le plus grand niveau dépasse d’au moins dix mètres l’actuel niveau. Arrêt pour prendre un thé, recherche de toilettes, il n’y en a pas ou elles nous sont refusées, pas d’aire de route aménagée, il faut patienter jusqu’au restaurant face à la mer Caspienne. Celle-ci est d’un calme apparent. Au loin une ou deux barques, sa couleur grise se confond avec celle du ciel. En cette fin de décembre, il fait 16 degrés, de nombreux mandariniers ou petits orangers. Dégustation de poissons type esturgeon très fort au goût, le « mahi sepid » (poisson blanc) est beaucoup plus doux. La petite Neda âgée d’un an et demi notre nièce est toute fière de prononcer ses premiers mots fort nombreux. A son âge, son vocabulaire du persan est cinq à six fois voire dix fois plus riche que le mien! Son grand-père paternel la porte dans ses bras en dehors du restaurant contempler et écouter les roulements des petites vagues, aussi lentes que celles de la Méditerranée qui semble encore endormie…
Ensuite, court trajet en voiture avant de prendre un thé dans un grand hôtel restaurant construit du temps du Shah, il y a quelques jeunes touristes de bonne famille. Nous prenons à nouveau la route mais devons contourner la route principale et mettons deux fois plus de temps que sur la route normale. Après une heure et demie de routes très sinueuses conduites par Sasan mon beau-frère, la villa se présente à nous, c’est entre le chalet et la villa de bord de mer à deux étages, plus haute que large, avec des pierres de fondation colorées rouge orangée, un jardin composé de plantes aromatisées, de sapins en pleine croissance et au fond du jardin à gauche une maisonnette servant de repos. Un lieu magnifique. Il fait nuit, la gardienne n pas fait démarrer le chauffage au sol, il fait 13 degrés à l’intérieur, nous gardons nos vêtements.
Le lendemain matin, après une nuit calme, nous faisons une petite excursion à 15 km de Kerlordash. Les vaches cherchent désespérément de l’herbe fraiche pour se nourrir, elles n’ont parfois que des épluchures d’orange, elles ne semblent pas pour autant très maigres. Nous arrivons près d’une fontaine de source naturelle que je ne bois pas, avec des blocs qui semblent être en granit. Peu avant notre départ de la fontaine, un groupe de jeunes en voiture s arrêtent, Sepideh me dit que ce sont des kurdes qui ont été logés ici, leurs visages ressemblent aux kurdes exilés en France. Il fait 17 / 18 degrés, il a neigé ici. Nous arrivons à un point de vue exceptionnel, un arc de pics tout autour de l’horizon, des couches de relief successives, en bas un grand lac, le sol est friable, l’érosion se remarque à chaque endroit, nous sommes dans une région qui dépasse les vues panoramiques d’Auvergne, un mélange de paysages d Andalousie, de Far West américain et de pics des hautes alpes et de Pyrénées orientales!
Nous faisons toujours en voiture demi-tour et empruntons- le papa et la maman de Sepideh nous suivent – un petit chemin de traverse pour arriver à un autre panorama mais nous devons cette fois parcourir à pied la colline pour observer le point de vue sud est, avec au fond en ligne de mire la deuxième plus haute montagne d’Iran Alamkouh (à la hauteur de plus de 4800 mètres). On mange quelques fruits qui restent de l’automne précédent, des petites pommes acides et très sucrées, remplies de vitamine C. On partage ensuite un thé et bananes et pommes pour un goûter improvisé, il est environ 13 heures, l’heure du déjeuner est encore loin, il faut faire patienter… Retour à Kerlordash. De chaque côté de la route, quelques commerces. Au loin, des villas, des immeubles et toute une série de pré-carrés de forme rectangulaire en parpaings qui dénaturent un peu le paysage verdoyant de type auvergnat.
Après un repas type pique nique préparé par Azar, une petite sieste s impose en plein soleil et en ouvrant la fenêtre, quelques rares aboiements, et de fréquents signalements d’existence de coqs donnent l’ambiance du quartier environnant. Le soir, François Hollande apparaît à la télévision sur le câble pour sa première visite officielle en Algérie, son discours pacifié et modéré ne peut que réconcilier les deux pays sous fond de drames successifs et récents la guerre d’Algérie et la colonisation française en Algérie, il évoque certaines injustices liées à la colonisation en Algérie et la nécessité d’une commission de la mémoire commune réunissant historiens français et algériens – les termes commissions de la mémoire commune sont inventés par moi, sans ce travail de mémoire, aucun grand projet d’avenir entre les deux pays ne pourra être construit, le président français parle de respect, de principes, de valeurs, les discours et les textes de coopération ne font pas toute l’histoire encore faut il de réels moyens derrière et l’ouverture d une grande usine Renault annoncée ne fait il pas craindre aux algériens une nouvelle posture intéressée venant de la France ? Comme disait André Gide :  » Je me méfie des biens pensants des bons apôtres et commence à dégonfler leurs discours. Je veux savoir ce qui se cache d’outrecuidance dans ta vertu  » ! Bref, retour en Iran, le lendemain matin, Sasan emmène Sepideh, Dena, belle maman et moi vers la direction de ce deuxième plus haut mont d’ Iran, la route commence sur une quatre voies et finit par un petit chemin tout caillouteux et très bossu à tel point qu’après cette excursion, la roue arrière droite du beau carrosse sera crevée à cause d’un clou… Aux abords de la route, d’énormes conduits de gaz abandonnés, de nombreux restaurants vides, des maisons inachevées dans un cadre enneigé qui fait penser parfois aux Causses françaises mais avec ici une dimension visuelle très supérieure. Devant nous des monts enneigés, il fait très gris, il pleut légèrement, la route est de plus en plus difficile d’accès, nous passons devant une usine abandonnée. La voiture peine de plus en plus, il faudrait monter des chaînes au moins à l’avant, après une montée très laborieuse ou trois chiens accompagnent un troupeau de vaches improvisé et après avoir croisé deux randonneurs dont un est bien chaussé et l’autre n’a que des bottes doublement fourrées, en pleine montée, nous nous arrêtons. Nous marchons vingt minutes à pied, de la neige à perte de vue, une vallée encaissée avec deux grands ruisseaux, un vent tiède qui paraît venir du sud. Ce paysage de type nordique mêlé à cette température anormalement douce donne une impression étrange un peu surnaturelle… Le vent traverse les clôtures, fait balancer les arbres, caresse le visage et réconforte les oreilles par sa douceur inhabituelle dans un cadre d’une blancheur absolue. À notre retour, le soleil apparaît et on peut rester sur la terrasse en chemise, autrement dit Noël au balcon en Iran c’est possible ! Dégustation de deux truites achetées au bazar de Kelordash. Retour à Téhéran dès quatre heures de l’après-midi, à cette époque il fait nuit aux mêmes horaires qu’en France. Arrêt imprévu au garagiste sur la route du retour pour enlever le fameux petit clou de la roue arrière qui avait fait entièrement dégonflé le peu. Sur la route du retour, on observe une voiture dans le fosse avec la foule du village venue voir l’étendue des dégâts humains et matériels, un ou deux morts peut être ? La route est à sens unique ente 17 h et 19 heures. Au début du trajet, surprise, la voiture indique 18, 19 et 20 degrés peut être grâce à ce vent du sud constaté le matin même, puis peu à peu on redescend à 5 puis 4 puis 3 puis 2 degrés, averses de pluies et de neiges, de la grêle. Ici la route est très sinueuse et dangereuse, pas de camions, seulement quelques cars qui foncent à toute allure comme dans un espace de Formule 1. Arrivée à Téhéran vers 19 H 3O, Sasan et Azar nous invitent dans un restaurant mexicain de luxe. Le sommeil ne tarde pas à venir, je suis toujours dans un sommeil éveillé dans les transports et le matin, je crois me réveiller vers 6 heures du matin. Ce matin le soleil est doux à travers les fenêtres, et tellement fort qu’il fait arrêter l’ordinateur sur lequel j’écris ce semblant de récit de voyage…
Jour de visite de la plus haute tour de Téhéran, rencontre imprévue et étrange d’une ancienne salariée de l’IFT. Jour du bazar. Jour de visite d’un parc et jour de mon 37ème anniversaire, plus de trente personnes réunies enfants compris dans une même salle à manger de mes beaux-parents.
J’ai complètement mis de côté ce carnet de bord depuis quatre ou cinq jours. Nous avons pourtant continue notre périple avec une dernière grande coupure à Téhéran. La dernière grande visite fut a Kashan, située à 250 km de Téhéran, ville aux « cents ronds points » (je résume car c’est une ville magnifique aux multiples lieux historiques avec de vieilles maisons en chaux, mélange de paille et d’argile). Ici, nous avons dormi une nuit à l hôtel Amir Kabir, visite le soir d’une cachette sous – terraine datant je crois datant de l’époque sassanide avec des tunnels de 20 mètres. A l’entrée de cette cachette, une mosquée avec en fond sonore très fort des chants d’une profonde tristesse, c’est encore l’époque de l’Achoura, des drapeaux verts et noirs avec des tâches de sang dessinés flottent sur toutes les rues et les carrefours. Des enfants jouent dehors malgré un grand froid sibérien, parfois vêtus de chaussures d’été sans chaussettes. Ce sont des enfants qui gardent l’entrée de cette grande cachette. Le lieu se situe à une vingtaine de kilomètres de Kashan. Nous nous installons ensuite à l’hôtel pour un bref repos et prenons en pleine nuit le taxi vers le bazar de Kashan. Celui-ci nous l’avions déjà un peu parcouru avec Sepideh il y a peut être sept ans lors de mon premier séjour, nous avions alors acheté de la cannelle écrasée par une sorte de meule cylindrique sous nos yeux circulant par un âne conduit lui-même par un artisan unijambiste. Il est 21 heures, le taxi nous a un peu trompé en nous disant que tout était encore ouvert au bazar, les boutiques fermaient les unes après les autres. Enfin, nous visitons des endroits cachés du bazar, avec des cours intérieures magnifiques de l’époque Kadjar, des représentations féminines avec des ailes faisant penser à des anges, une certaine liberté d’expression artistique à cette époque croisant l’art islamique n’autorisant pourtant pas les représentations humaines, des toits d’une finesse architecturale aussi fine qu’a l’intérieur de certains ouds (instruments de musique). On entre dans des magasins de type antiquités, un ancien hammam reconverti en salon de thé dans lequel un guide d’une vingtaine d’années au visage clair et les cheveux sombres nous explique en détail l’évolution du sauna au fil des années. Le soir après un repas bien mérité en compagnie de Sasan Azar et leur fille Dena âgée d’un an et demi. Retour à notre chambre, nous nous endormons paisiblement sur nos lauriers, mon oreiller ou une mauvaise position dans la voiture me donnent un terrible torticolis des le réveil le lendemain. Visite le lendemain à une cinquantaine de kilomètres d’un désert extraordinaire rejoignant un bord du lac salé, cela ressemble au début au désert de Chebika en Tunisie avec quelques groupes de dromadaires en errance. Puis peu à peu il y a un relief plus dense avec des dunes, des collines ensablées et en arrière fond des très hautes montagnes. Le reflet des nuages sur le blanc sale du lac, l’air pur et le silence qui règnent ici font un bien immense à l esprit. Selon Honoré de Balzac le désert, c’est Dieu sans les hommes ». Nous nous arrêtons déjeuner à un caravansérail, des oiseaux gris petits et huppés nous accueillent, ils avancent sur le sol et semblent avoir fait une halte ici dans leur migration, plus loin encore la route continue jusqu’à un mont ensablé d’une centaine de mètres qui surplombe alors une centaine de dunes et tout un versant du lac sale. Malheureusement le calme est parfois suspendu par des motards qui de front montent sur la colline pour se prouver et aux autres leur virilité. Route en sens inverse pour revenir vers Kashan, une pause thé non loin de dromadaires dont un a essayé de nous intimider avec une posture agressive, réponse en Klaxon de Sasan à ces blaterements menaçants (les dromadaires savent donc impressionner !) Retour après cinq heures de route à Téhéran, ma seule phrase échangée avec le papa de Sepideh fut’: ‘keli chotors didim’ (nous avons vu de nombreux dromadaires)! Les jours qui suivent ont été un repos bien mérité et une visite au tombeau de la grand- mère et du grand-père de Sepideh tout proche au tombeau mausolée de Khomeini au sud de Téhéran.
Ce soir, c’est le départ et l’émotion est grande avant de quitter le sol d’une terre hospitalière et surtout une famille synonyme de gentillesse véritable. À bientôt l’Iran et que d’ici notre retour notre âme trouve un refuge tout en haut de cette colline le désert de l’Egypte d’Iran. En haut de celle-ci pour notre pauvre existence transitoire, tout ce qui nous paraissait grand et si troublant devient inexistant et nos soucis se transforment en poussière, en particules invisibles. Est-ce nous ou notre super égo qui en contemplant ce paysage deviennent autres ? L’esprit n’est plus identique grâce à cette beauté naturelle, authentique, on prend alors conscience de notre être minuscule devant cette immensité.
Ainsi colline de sable du désert iranien, garde en toi et en nous un peu de nos malheurs et ceux du monde. Colline de sable au milieu du désert silencieux et rempli de paix, permet à ceux et celles qui grimpent à ton sommet de continuer à croire en eux et en l’humanité.
« Carnet de voyage Iran décembre 2013 », Cyrille Paquette.

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s