Quand la musique classique convoque la poésie persane, c’est magnifique

Retrouvez vendredi 26 mars à 20h le titre « L’ange du sommeil » d’Adrien Véron, en intégralité dans le 7ème épisode du podcast « Imaginaires du présent », découvert à partir d’une vidéo YouTube diffusée par un conservatoire.

Adrien Véron, Conservatoire Régional de Rueil-Malmaison

Adrien Véron, compositeur en devenir âgé de 23 ans, étudiant pianiste en composition au Conservatoire Régional de Rueil-Malmaison a bien voulu participer à ce huitième numéro du podcast « Imaginaires du présent » (diffusé à partir de 26 mars 2021) avec sa composition « L’ange du sommeil ». Retour sur le travail préalable d’une transposition musicale très réussie d’un poète persan Rumi et sur un projet musical Orient – Occident passionnant.

  • Comment est née cette composition ?

AV : Cette composition est l’une des toutes premières que j’ai créées. C’est un travail d’étude abouti à l’occasion du Projet « Paris Téhéran », action initiée par Julien le Hérissier, professeur d’accompagnement et Gilles Schuehmacher, professeur de composition musicale au Conservatoire Régional de Rueil-Malmaision, chaque étudiant a travaillé sur la mise en musique de textes et poésies persanes.

  • Pourquoi avoir choisi le poète Rumi (ndlr : poète persan ayant vécu au 13ème siècle après JC, né dans l’actuel Tadjikistan et mort dans l’actuelle Turquie, ayant révolutionné le soufisme, considéré en Orient comme un grand maître spirituel, représentant l’une des plus grands voix de la poésie mystique universelle, poète de l’ancien Iran – malgré une forme de (ré)appropriation par la Turquie) ?

AV : Par rapport à ce rapprochement avec l’Iran, je n’avais ni d’idée ni de connaissance particulières.
Nous avions, étudiants en composition, totalement carte blanche au conservatoire sur ce projet ; d’ailleurs, nous devions faire participer des musiciens iraniens, puis avec la situation sanitaire, cela n’a pas pu se réaliser…

Je me suis intéressé au soufisme tout d’abord. Je ne suis pas pratiquant, mais j’ai eu une éducation catholique.

J’ai lu un livre appartenant à ma grand-mère intitulé « Anthologie du soufisme » écrit par Eva de Vitray-Meyerovitch qui contenait une poésie qui a retenu mon attention intitulée « L’ange du sommeil ». C’est un poème qui évoque la mort mais avec une couleur très douce. Il s’en dégage une certaine sérénité et presque une naïveté sur la manière d’aborder ce sujet. Rumi joue sur l’ambiguïté entre la mort et le sommeil puis entre l’au-delà et le rêve. Pour mettre en musique ce poème, j’ai cherché l’atmosphère intime d’une prière, la mort est perçue comme un paysage de rêve sans aucune gravité.

« Le sommeil, quand il s’accompagne de sagesse est un éveil spirituel » Rumi, poète persan

  • Rumi avait en effet une relation particulière avec la mort, il a d’ailleurs écrit : le vrai mystique n’a point peur de la mort. Il invitait dans ses odes mystiques à se libérer de toute dépendance matérielle, et à notre moi individuel. En cela, il était apprécié par les croyants et les non-croyants. A ses funérailles, une foule de croyants de toutes les religions lui a rendu hommage. Pour lui, il existait deux types de mort, comme deux types de naissance (physique et psychique), à l’origine de bien des psychologies modernes…
    Quels liens existe-t-il selon vous entre arts (la musique) et les spiritualités car la dimension sacrée par la poésie de Rumi est très présente dans votre composition ?

AV : Le poème de Rumi « L’Ange du Sommeil » est très beau mais également très fort de sens et propose un regard sur la mort très apaisé. La musique que j’ai composée pour accompagner ce texte se laisse complètement guider par ce sentiment de calme puis d’émerveillement presque enfantin face à la beauté du paradis. Rumi n’évoque jamais la mort et le trépas en ces termes et je crois que ma musique non plus, elle ne parle que de sommeil et de rêves sans chercher à évoquer un sens second.

  • Comment s’est déroulé le processus de création ? Cela a été difficile de voyager dans le temps (un écrit de plus de 800 ans, écrit dans l’Iran ancien) ?

AV : Le poème de Rumi aborde une crainte ou tout au moins une source de questionnements universelle et intemporelle, celle de la mort. Je n’ai pas eu le sentiment de devoir absolument correspondre à un lieu, une époque et une culture lointaine pour composer cette mélodie. En choisissant ce texte pour ma composition, il fallait que je me l’approprie puis que je le traite à travers le prisme des émotions qu’il m’évoquait et de la compréhension que j’en faisais. Aussi je me suis permis de retravailler légèrement le texte de sorte à créer une narration pour faire vivre aux interprètes le déroulé d’une histoire et ainsi le rendre plus musical.

  • Quels sont vos compositeurs de musique classique préférés ? Et pourquoi ceux-là en particulier ?

AV : C’est une question toujours compliquée car la réponse évolue beaucoup au fil du temps et du travail. Chopin a accompagné mon enfance et m’a poussé au piano tout petit. Ravel m’a beaucoup accompagné dans la période où j’ai choisi de faire de la musique mes études… alors si je devais n’en choisir que deux, ce serait sûrement eux.

  • Cette composition est-elle le début d’autres créations, par exemple des adaptations orientées sur des rapprochements avec d’autres cultures, des transpositions d’auteurs mystiques, la musique en-dehors de toutes les frontières, ou vous penchez-vous déjà sur d’autres sources d’inspiration plus profanes ?

AV : Je suis à un moment de mes études où j’ai la chance de pouvoir tout essayer. Alors je cherche à trouver un style, un langage musical, un imaginaire… qui me corresponde, et je crois que le meilleur moyen d’y parvenir c’est d’être curieux de ce qui se fait ailleurs, de ce qui s’est fait avant nous, de ce que font nos contemporains… J’ai quand même la chance de grandir à une époque où Internet me permet d’écouter le rendu sonore de chants anciens traditionnels nordiques, de pouvoir entendre le timbre d’instruments africains etc… Évidemment tout cela nourrit la créativité, et s’appuyer sur des supports artistiques ou spirituels extra-européens peut être une manière de chercher plus intensément à sortir de sa zone de confort pour explorer sa personnalité en tant que compositeur. Je ne me ferme donc aucune porte et travaille en ce moment-même sur la composition de pièces qui n’ont pas d’ambitions spirituelles. Mais je pense que la dimension spirituelle ne restera jamais longtemps bien loin de mon travail futur.

  • Écoutez-vous d’autres genres que la musique classique ? Que pensez-vous du rapprochement par exemple entre musique classique et musique électronique ?

AV : J’écoute la musique de Brassens et d’Aznavour grâce à ma grand-mère, les albums de Pink Floyd et Supertramp grâce à mon père, les albums d’Oasis et d’ACDC grâce à mon cousin… Et mon petit frère me fait découvrir le rap et la musique électro qu’il apprécie !

La musique classique dite contemporaine s’est emparée de l’électronique très tôt ! C’est un terrain de jeu incroyable pour les compositeurs qui cherchent à réinventer la matière sonore et son exploitation. Je ne me suis pas encore confronté à ce travail complexe en tant que compositeur mais j’y viendrai peut-être un jour !

  • La tonalité de votre première composition « L’ange du sommeil » est contrastée, parfois joyeuse, parfois mélancolique : la musique est-elle le reflet des états d’âme, permet-elle de transcender, surpasser les angoisses existentielles comme la mort ?

AV : Elle peut ! Mais comme la peinture, la littérature, la poésie… elle ouvre les sens et permet d’aider à comprendre un peu mieux qui l’on est, ce qui nous plaît, ce qui nous dérange. Et quand on découvre une pièce qui nous remue émotionnellement, on grandit un peu et on s’endurcit aussi surement face à nos angoisses !

  • Le statut de musicien est difficile en France (comme ailleurs), est-ce le « parcours du combattant » de rentrer en composition en musique et de réussir ses études musicales ?

AV : L’avenir de la culture dans les prochaines années en France est relativement opaque et il n’est pas toujours facile de se projeter. Pour ma part, je souhaite enseigner le piano, je l’enseigne déjà un peu et j’y prends beaucoup de plaisir, et la composition m’accompagnera toujours en parallèle de cette activité. Pour l’instant nous avons du mal à voir quelles seront nos opportunités futures mais nous continuons de travailler pour défendre un patrimoine qui nous tient à cœur, et pour donner du plaisir aux gens avec qui nous partageons la musique !

Rendez-vous vendredi 26 mars à 20h le titre « L’ange du sommeil » d’Adrien Véron, en intégralité dans le 7ème épisode du podcast Imaginaires du présent!

« L’ange du sommeil », (dans la vidéo YouTube à 39 minutes 49 secondes), à partir d’un poème de Rumi, Composition musicale et adaptation du poème : Adrien Véron, Soprano : Jiawei Gao, piano : Jewel NG. Traduction : Eva de Vitray-Meyerovitch. Concert enregistré à l’auditorium du Conservatoire Régional de Rueil-Malmaison « Paris Téhéran » le 20 novembre 2020. Projet initié par Julien le Herissier professeur d’accompagnement et Gilles Schuehmacher, professeur de composition au CRM de Rueil-Malmaison. Enregistré et capté par Sébastien Gonzalez.

L’ange du sommeil de Rumi
(traduction : Eva de Vitray-Meyerovitch, réadaptation : Adrien Véron)

Au moment de la prière du soir, quand le soleil se couche, la voie des sens se ferme, la voie de l’invisible s’entr’ouvre.

L’ange du sommeil conduit les âmes jusqu’au seuil à la façon d’un berger qui veille sur son troupeau.

Au-delà de l’espace, dans la prairie spirituelle, quelles étranges cités, quels étranges jardins ;

l’âme contemple mille formes et visages merveilleux quand le sommeil efface d’elle l’empreinte de ce monde.

On dirait que l’âme a toujours habité ce pays.

Elle ne se souvient pas d’ici-bas et n’en éprouve pas de tristesse.

L’ange du sommeil conduit les âmes jusqu’au seuil.

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